Billet scientifique de Michel Ferry Billet scientifique de Michel Ferry

 

Dans la rubrique "Billet scientifique" Michel Ferry nous propose de nous tenir informés des actualités scientifiques dans le domaine de la lutte contre les ravageurs de palmiers.

Le piégeage comme moyen de lutte contre le charançon rouge (suite)


Dans ma précédente analyse sur le piégeage, j’avais précisé d’une part que la nature chimique de la phéromone d’agrégation du CRP était connue depuis 2013 (Hallet et al, 2013, Naturwissenschaften, 80: 328-331) et que, d’autre part, aucune publication ne permettait à la société M2I d’assurer que son diffuseur de phéromone était meilleur que celui d’autres sociétés.


Je tiens à compléter cette dernière affirmation en analysant en profondeur l’article publié le 19/08/2016 par M. Dhouibi et une de ses collègues dans le vol 5/1 de la revue International Journal of Agriculture Innovations and Research (IJAIR).

Malgré ce titre ronflant, il faut savoir que l’IJAIR est classée dans la liste des revues prédatrices. Ces revues sont peu exigeantes sur la qualité scientifique des articles qui leur sont soumis. Ils y sont publiés sans contrôle préalable  d’un comité de relecture constitué de scientifique de compétence reconnue dans le domaine traité. Enfin, les auteurs payent pour être publiés.


L’article de M. Dhouibi et de sa collègue révèle tout d’abord de la part de ses auteurs une assez grande méconnaissance du CRP et de la bibliographie existante. Les auteurs semblent ignorer en particulier que la stratégie de contrôle intégrée (IPM) a été  adoptée depuis plus de trente ans pour le contrôle du CRP dans tous les pays infestés. Or, ils affirment que le succès du piégeage massif pour contrôler le CRP a été établi dans plusieurs pays y compris la Tunisie. C’est tout à fait faux ! La réunion FAO de Rome, en mars 2017, a rappelé que, pour que la lutte soit efficace, le piégeage doit être impérativement associé aux autres volets de l’IPM que sont l’inspection pour la détection précoce, l’assainissement ou l’éradication des palmiers infestés et des traitements préventifs.  

Cet article comporte ensuite des erreurs, imprécisions et contradictions nombreuses et graves tant au niveau méthodologique qu’au niveau de l’analyse des résultats. Je les détaille ci-dessous.

Mais, le plus problématique est sans nul doute le résumé qui présente une faute majeure d’objectivité scientifique ainsi que de cohérence avec les résultats et la conclusion même de l’article.

Cet article n’aurait jamais été accepté par une revue scientifique avec un comité de relecture rigoureux.


J’avais initialement prévu d’analyser également en profondeur le deuxième article publié par M. Dhouibi et al en 2017 sur le même sujet et dans la même revue mais la lecture approfondie du premier a été tellement éprouvante que je me réserve d’analyser éventuellement ce second article ultérieurement. J’ajoute qu’une lecture rapide de celui-ci révèle que plusieurs des défauts graves, de fond et de forme qui caractérisent le premier, se retrouvent dans le second.  

 

1) Une présentation partiale et inacceptable des résultats comparatifs entre le diffuseur de M2I et celui d’autres sociétés

Concernant les résultats comparatifs entre diffuseurs, je constate que ceux qui sont fournis en résumé portent uniquement sur la comparaison entre le diffuseur M2I et celui de la société Atlas Agro au lieu de porter sur la comparaison avec les diffuseurs de référence au niveau international que sont par exemple ceux des sociétés Chemtica, Pherobank ou ISCA (Faleiro 2005 ; Giblin et al 2013).
Le plus inexplicable est que M. Dhouibi et sa collègue ont justement  effectué des essais  pour comparer les captures entre pièges avec diffuseurs M2I et ISCA. Ces essais ont même été plus importants que ceux réalisés pour comparer le diffuseur M2I avec celui de Atlas Agro. Les résultats de ces essais montrent que les pièges avec diffuseurs M2I capturent trois fois moins que ceux avec diffuseurs ISCA et cela se répète sur les deux essais comparatifs qu’ils ont réalisés.
 Pourquoi M. Dhouibi et sa collègue ne donnent-ils pas ces résultats dans le résumé ?

 Pourquoi les auteurs de l’article ont-ils préféré ne garder que le résultat à l’avantage du diffuseur de M2I dans une comparaison avec un diffuseur peu connu?

C’est inacceptable d’un point de vue scientifique.

La position partiale des auteurs en faveur de M2I apparaît également quand ils présentent les diffuseurs. Ils ne disent absolument rien sur celui de ISCA. Pour celui de Atlas Agro, ils précisent juste qu’il doit être utilisé avec une capsule de kairomone. Mais quand ils présentent celui de M2I, ils donnent des informations qui ne reposent sur aucun résultat scientifique et ne font en fait que reproduire les informations fournies par la société.
Les points que je viens de relever suffisent à eux seuls pour justifier ma critique sévère de cet article. Hélas, bien d’autres points aggravent la situation.


2) Une grande méconnaissance du CRP et de la documentation scientifique.


Cet article contient des informations erronées qui dénotent non seulement une assez grande méconnaissance du CRP par M. Dhouibi mais également une ignorance évidente de la documentation scientifique disponible sur ce ravageur.

Autant le premier point peut se comprendre étant donné le manque d’expérience de ce chercheur sur cette question. (Ses premiers travaux ne remontent qu’à deux ans. A noter d’ailleurs que les quatre seuls articles publiés par M. Dhouibi sur le CRP l’ont été dans la revue IJAIR) autant le second n’est pas excusable.


J’analyse ci-après ces informations erronées :


- “The rest of the Mediterranean countries were totally infested by 1994”.
C’est bien sûr tout à fait faux. L’infestation de la plupart des pays méditerranées s’est déroulée de 2004 à 2011.


- “On this last species the weevil’s infestation occurs on the top of the tree. Such an attack pattern is due to the massive pest presence throughout the whole year, the severe damage occurring within infested trees and the late onset of the symptoms’ expression make their detection difficult.”
Rien de cela n’explique pourquoi chez le palmier des Canaries l’infestation se produit par en haut. Cela n’est d’ailleurs vrai que pour les palmiers de plus de 2 à3 mètres de stipe. M. Dhouibi et sa collègue semblent ignorer les modalités d’infestation du palmier des Canaries alors qu’elles ont été établies et publiées il y a dix ans et  ont permis d’expliquer pourquoi les attaques se produisaient par en haut chez les grands palmiers (Ferry M. and Gomez S., 2008).


- Cette méconnaissance est confirmée par la phrase suivante :

« As the eggs of RPW are deposited inside concealed places of the stem, larvae (figure 6) hatch and start destructing reaching generally the apical growth area”.

Ecrire que, chez le palmier des Canaries, les femelles pondent dans le stipe constitue une erreur grave, lourde de conséquences car elle ne permet pas de comprendre la technique de l’assainissement mécanique, pas plus que la nature et l’intérêt des traitements préventifs par douches ciblées.


- La typologie des symptômes d’infestation fournie par les auteurs démontre une sérieuse méconnaissance sur cette question, ce qui est particulièrement grave puisque la détection précoce des palmiers infestés constitue un élément absolument essentiel de la lutte contre le CRP. Les auteurs ne savent pas reconnaître un palmier infesté. Ils classent en palmier asymptomatique le palmier de la figure 1 alors que, même si la photographie est floue, ce palmier présente la physionomie caractéristique d’un palmier infesté (affaissement très visible de plusieurs palmes centrales). A noter la figure 4 avec un palmier aux palmes complètement affaissées dont la légende est « croissance asymétrique de la feuille interne » !

Puisque nous sommes dans les erreurs manifestes concernant les figures : à la figure 7, il ne s’agit pas de nymphes mais de larves ! Ou encore utilisation de mot asymptotique au lieu de asymptomatique.


- “An integrated pest management (IPM) program has been chosen as the most effective system recently developed in the countries concerned by the infestation”.
Cette affirmation dénote une grande ignorance de la littérature scientifique et des efforts engagés depuis de très nombreuses années pour contrôler le CRP.

En fait d’un système récemment développé, les programmes IPM de contrôle du CRP ont été proposés dès les années 80 (Abraham et al 1989) et constituent le modèle partout adopté depuis plus de trente ans.
Cette méconnaissance est aggravée par la conclusion que les auteurs de l’article tirent de leurs travaux : « le succès du piégeage pour contrôler le CRP a été établi dans plusieurs pays y compris la Tunisie ». C’est tout à fait faux. Il a été établi depuis longtemps (une nouvelle fois rappelé avec insistance au cours de la réunion de Rome en mars 2017) que le piégeage doit être impérativement associé aux autres volets de l’IPM que sont l’inspection pour la détection précoce, l’assainissement ou l’éradication des palmiers infestés et des traitements préventifs.  


- “Preventive and curative methods were often based on chemical pesticides, until an extended alternative has been introduced involving the use of natural enemies ([7]; [8])”.
C’est totalement faux  (A noter que les références bibliographiques 7 et 8 ne traitent absolument pas de contrôle biologique !)
Pour le contrôle du CRP sur dattier, le contrôle biologique a fait l’objet de nombreuses recherches mais celles-ci n’ont encore jamais conduit à proposer cette option comme alternative effective aux traitements chimiques dans les programmes de contrôle du CRP.
Sur Phoenix canariensis, seuls les nématodes ont été utilisés dans des traitements contre le CRP mais le coût et la difficulté des applications ont conduit assez rapidement à l’abandon de ce type de traitements qui, par ailleurs, dans des zones très infestés, se sont révélés insuffisamment efficaces. En Europe, aucun traitement phytosanitaire contre le CRP à base de Beauveria bassiana n’est encore autorisé. En Espagne, est autorisé un traitement non phytosanitaire, vendu comme renforçant la défense du palmier contre le CRP, ce qui s’apparente à de la publicité mensongère.


3) Matériel, protocoles, résultats et analyses statistiques truffés d’imprécisions, d’erreurs et d’incohérences.


- “Each site was marked by its population of stems and the density of plantation”.
Utiliser le mot tronc pour palmier est pour le moins surprenant mais surtout les auteurs de l’article ne fournissent aucune donnée sur la densité réelle des plantations et encore moins de palmiers infestés. Et pour cause : les palmiers ne sont pas plantés en plantations homogènes mais dans des espaces de dimensions et de formes très diverses et à des densités très hétérogènes. Sur chacun des sites, faire référence à une densité moyenne n’aurait guère de sens. A cela il faut ajouter que la répartition des palmiers infestés connus (sans parler de ceux qui sont asymptomatiques ou non détectés) est aussi extrêmement variable. Cette situation pose justement un sérieux problème au niveau méthodologique. Elle impose des plans d’expérimentation très élaborés avec un grand nombre de répétition pour pouvoir procéder à une analyse statistique valable. Sauf pour l’un des quatre sites d’essai, les auteurs de l’article ne fournissent aucun plan expérimental ce qui rend inexploitable les résultats qu’ils fournissent.  


- Les auteurs signalent que le modèle de piège est important mais semblent ignorer que certains modèles n’ont pas besoin d’être enterrés.


- Sauf pour un site sur quatre, les plans d’expérimentations sur les aspects répartition aléatoire et disposition en blocs ne sont pas fournis ! Cela rend impossible toute évaluation des résultats et de l’analyse statistique.


- Confusion systématique et grave entre phéromone et diffuseur de phéromone (+ éventuellement diffuseur de kairomone)


- Le diffuseur d’ISCA (phéromone et kairomone) figure bien sur une image mais est oublié dans le paragraphe décrivant les diffuseurs !


- Les dates d’expérimentation ne sont fournies que dans un seul essai sur quatre !


- Sur le site de Carthage, on nous parle d’une deuxième expérimentation pour comparer les diffuseurs M2I et ISCA mais on ignore si les conditions de la première expérimentation, en dehors du diffuseur de phéromone, ont été maintenues ou pas. Si oui, cela voudrait dire que l’essai serait conduit avec seulement un seul piège dans des conditions similaires !

- Essai sur l’influence de la couleur jaune des pièges mais pour cette couleur, le modèle de piège est très différent de celui utilisé pour les couleurs blanche et noire ce qui bien entendu fausse les résultats.

- Les auteurs écrivent que sur chaque site ont été testé différentes densités de piégeage alors que c’est faux pour 2 des 4 sites.

- Il est précisé que l’eau et l’attractif alimentaire sont remplacés tous les 15 jours dans un endroit du texte mais toutes les semaines à un autre endroit.

- Idem concernant l’attractif alimentaire : dans un endroit des dattes seules ailleurs des dattes plus de morceaux de stipe.

- Un détergent est ajouté dans les pièges mais la nature et la concentration du détergent ne nous sont pas précisées.

- A aucun moment, les résultats de captures dans les pièges ne sont fournis en relation avec l’unité de temps !

- Les auteurs donnent curieusement des résultats différents entre la proportion de mâles capturés et le sexe ratio.

- Des données fournies avec une précision jusqu’à la quatrième décimale, ce qui n’a aucun sens.

- Utilisation du test du Khi 2 sans que le risque d’erreur retenu soit précisé !

- Interprétation contradictoire et/ou abusive des différences de piégeage en fonction du  nombre de pièges par ha.

Les auteurs écrivent que sur le site de Carthage les résultats seraient significatifs entre 2 pièges par ha et 4, 6, ou 8 pièges par ha alors que ce résultat n’est pas vérifié pour la moitié des dates de capture!Sur le site de Saada Park, alors que les auteurs de l’article ne fournissent d’une part aucun résultat pour les densités de 1 et 2 pièges par ha qu’ils ont testées et, d’autre part, reconnaissent que les différences entre 3 et 8 pièges par ha  ne sont pas significatives (jamais à toutes les dates), ils se permettent de recommander une densité de 6 pièges par ha !
Pourquoi n’ont-ils pas fourni les résultats pour 1 et 2 pièges par ha ?


Dans le résumé, ils écrivent  que plus de pièges par ha sont nécessaires pour capturer plus d’adultes. Plus par rapport à quoi ? Doit-on comprendre que plus on place de pièges plus les captures sont importantes ce qui est en contradiction avec leurs propres résultats au moins au-delà de quatre pièges ? Les auteurs ne semblent même pas réaliser que la norme de quatre pièges par ha correspond précisément à la densité de piégeage généralement recommandé (Faleiro 2011).


- la bibliographie que les auteurs de l’article utilisent est très pauvre alors que dans le domaine du piégeage la bibliographie disponible est très riche et que des articles extrêmement importants (en particulier Vacas et al 2014) ont été publiés ces dernières années.

    Michel Ferry
    A Elche, le 14/03/18

 

 

A propos de l'injection au Confidor pour traiter les palmiers

Nous avons établi il y a presque de dix ans (Gomez et Ferry 1998) que le confidor en injection, à condition d’être correctement dilué, était efficace pour protéger les palmiers durant environ deux mois. Le problème est que cette persistance d’action faible oblige à renouveler les injections fréquemment, ce qui à terme, comme cela est souligné par tous les experts en la matière, peut entraîner le pourrissement ou la nécrose indétectables de portions de stipes avec les conséquences dramatiques que cela peut avoir.

A grande échelle, le recours à la technique d’injection ne peut être envisagée que dans le cadre d’une organisation collective de la lutte où tous les palmiers publics et la majorité des palmiers privés sont injectés un nombre limité de fois afin d’obtenir de la manière la plus efficace et économique possible la régression brutale du ravageur en quelques années. C’est ce que quelques municipalités en France ont enfin compris. Elles sont en train de mettre en œuvre cette stratégie dans l’espoir que très rapidement, avec l’appui des services de l’Etat et des associations, elles entraînent par leur exemple un nombre toujours croissant de municipalités, ce que l’on est en train d’observer malheureusement de manière encore beaucoup trop dispersée.

Malheureusement aussi, cette dynamique risque d’être brisée à cause de l’abandon de la lutte obligatoire contre le CRP en Europe (à l’exception des pays indemnes). Les municipalités, les particuliers et les associations sont très inquiets par cette perspective, d’autant plus qu’ils n’ont pas été jusqu’à présent informés sur la décision qui pourrait être prise par les autorités françaises et encore moins associés à son élaboration, contrairement à ce qui s’était passé lors de la préparation de l’arrêté du 21 juillet 2010. Nous sommes clairement à un tournant dans cette bataille: alors que de très nombreuses municipalités en France, en Espagne et en Italie (j’ai l’impression que c’est beaucoup moins le cas au Portugal) appuyées par le secteur associatif ont enfin décidé d’agir, la CE va prendre, pour n’avoir pas compris que l’échec actuel n’était pas dû à un manque de moyens de lutte mais un manque d’organisation, une décision qui va conduire à une catastrophe environnementale et patrimoniale de grande ampleur. C’est d’autant plus inadmissible que la décision européenne repose aussi, si ce n’est pas essentiellement, sur le lobbying exercé par les commerçants de palmiers ornementaux auprès des autorités phytosanitaires nationales d’un certain nombre de pays pour que les échanges puissent reprendre sans contraintes. Cela est explicité noir sur blanc dans la justification du projet d’annulation de la décision CE du 25 mai 2010: “to protect the production and trade of plants”.Et les commerçants de palmiers ornementaux n’ont d’ailleurs pas attendu pour reprendre les affaires: voir ici

  C’est à plusieurs erreurs magistrales de la réglementation des pays européens et de la CE que l’on doit l’introduction et la dispersion du CRP en Europe (voir "la lutte contre le CRP: les leçons d’un échec” 2013). Le pire c’est que c’est parce que les leçons de cet échec n’ont pas été tirées, essentiellement par refus de reconnaître les erreurs commises, que va se produire une catastrophe qui pourrait encore être évitée et qui malheureusement en annonce bien d’autres en ZNA au moins. La bataille contre le CRP qui a mobilisé, au moins en France, beaucoup d’acteurs très engagés, aurait pu et dû servir de modèle par la mise en place de mécanismes de lutte collective permettant du niveau national au niveau municipal que tous les acteurs soient préparés pour faire face en urgence à l’introduction d’une espèce nuisible. C’est raté.

Michel Ferry (Elche le 17 juillet 2017)

Expert FAO du CRP

Directeur scientifique de la station Phoenix

Le piégeage comme moyen de lutte contre le charançon rouge du palmier (CRP)

Le Collectif Méditerranéen pour la Sauvegarde des Palmiers (CMSP) tient à vous informer que le piégeage comme moyen de lutte contre le charançon rouge du palmier (CRP) est pour l’instant interdit en France (et plus généralement en Europe). En effet, la phéromone d’agrégation (*) du CRP ne bénéficie pas d’une AMM; celle-ci est obligatoire quand ce type de produit est utilisé pour la lutte. La phéromone du CRP ne peut être utilisée en France que comme moyen de contrôle.

Proposer des pièges à phéromone du CRP aux particuliers comme moyen de protection serait donc illégal mais ce serait aussi les tromper gravement. En effet, le piégeage de lutte dans les pays où il est autorisé ne constitue que le volet complémentaire des autres mesures de lutte que sont l’inspection fréquente des palmiers pour la détection précoce, l’assainissement ou l’abattage des palmiers infestés et les traitements préventifs. Le piégeage sans ces autres mesures ne permet aucunement de faire régresser le CRP et d’obtenir la protection durable des palmiers car les meilleurs systèmes de piégeage ne capturent qu’une partie des CRP (évaluée à au mieux 50%). Le reste des CRP vont être attirés par les pièges mais ne vont pas y tomber et infesteront donc les palmiers voisins s’ils ne sont pas protégés par un traitement préventif efficace.

A cela, il faut ajouter que l’arrêté de lutte obligatoire du 21 juillet 2010 fixe les mesures de lutte mais aussi de contrôle du CRP. Toute utilisation du piégeage même comme système de surveillance doit être réalisée sous le contrôle du SRAL et donc soumis à son accord.

Cela étant, la proposition d’installer un réseau de pièges de surveillance nous paraît indispensable dans le cadre d’une organisation collective de la lutte au niveau d’une municipalité et, encore plus, d’une communauté d’agglomérations.

Mais quel système de piégeage choisir? Ils sont variés. Ils comprennent deux éléments de base: le diffuseur de la phéromone d’agrégation spécifique du CRP et le piège proprement dit. Pour que les pièges soient plus performants, certains produits végétaux en fermentation (kairomone naturelle (**) à laquelle est parfois ajoutée ou substituée – dans ce dernier cas avec des résultats bien moins bons - une kairomone de synthèse) et de l’eau sont ajoutés ce qui permet d’augmenter considérablement les captures (effet de synergie bien documenté).

La phéromone est identique quel que soit le fournisseur. Ce qui diffère entre fournisseurs est le diffuseur de la phéromone. Concernant celui que M2i propose, nous tenons à souligner qu’à notre connaissance, aucune publication et aucun résultat expérimental ne permettent à cette société d’assurer que son diffuseur est meilleur que celui d’autres sociétés. Il n’est en tous les cas certainement pas meilleur parce que 70% des captures dans ces pièges seraient constituées de CRP femelles. C’est le cas de tous les systèmes de piégeage du CRP.

Concernant le piège lui-même, il existe différents modèles. Là encore, M2i propose un piège (identique à celui de NPP) pour lequel aucune donnée ne permet d’assurer qu’il est meilleur qu’un autre. Le choix entre système de piégeage doit être fait en tenant compte de trois paramètres : si possible des résultats expérimentaux comparatifs, le prix et les moyens disponibles pour gérer les pièges. Concernant ce dernier point, le système le plus performant de piégeage nécessite le renouvellement fréquent de l’appât alimentaire et de l’eau alors que les pièges dit secs nécessitent moins d’entretien. Mais, ils capturent beaucoup moins et donc ils laisseront passer plus de CRP qui iront infester les palmiers voisins s’ils n’ont pas été protégés par un traitement insecticide efficace, chimique ou bio.

Pour conclure, il ne faut pas perdre de vue que la priorité aujourd’hui reste la mise en œuvre par les collectivités avec l’appui des services de l’Etat, des associations et des particuliers, d’une organisation collective de la lutte afin d’obtenir au plus vite, en conformité avec l’arrêté de lutte obligatoire, que tous les palmiers publics et un maximum de palmiers privés soient traités et que tous les palmiers infestés soient assainis ou abattus. Faute d’une telle organisation, comme la dispersion des efforts depuis 2010 l’a amplement démontré, la bataille est perdue d’avance.

Michel Ferry

Directeur scientifique de la Station Phoenix d'Elche (Espagne)

Expert FAO du CRP

Président du CMSP

(*) la phéromone d'agrégation du CRP est une substance chimique volatile (médiateur chimique) émise par les charançons mâles dans certaines circonstances. Ils transmettent ainsi un signal dont l’effet est d'attirer les autres charançons des deux sexes (d’où son qualificatif « agrégatif » et non sexuel). Pour des raisons encore mal expliquées, les pièges à phéromone du CRP capturent en général plus de femelles (70% des captures) que de mâles. La nature chimique de la phéromone d’agrégation du CRP a été identifiée en 1993 (Hallett et al 1993). Elle est produite par synthèse chimique par plusieurs laboratoires. Les distributeurs proposent tous la même phéromone mais conditionnée sous formes diverses.

(**) les kairomones d’attraction du CRP sont des substances chimiques volatiles d’origine végétale qui transmettent un signal qui va attirer les CRP vers l’endroit d’où elles proviennent. Ces substances sont de nature très variées et en mélange, dont la nature chimique précise est mal connue. Ces substances sont entre autres produites par le palmier quand il est blessé ou par certains produits végétaux tels que des dattes, de la canne à sucre ou de la mélasse en fermentation. Ce sont ces produits en contact avec de l’eau que l’on place dans les pièges afin de capturer un maximum de CRP. Il a en effet été démontré que les captures dans les pièges étaient multipliées par 5 à 8 quand ces produits étaient ajoutés au diffuseur de la phéromone d’agrégation. Malheureusement, l’effet d’attraction de ces produits végétaux disparaît au bout d’une à trois semaines et il faut donc les renouveler régulièrement. En substitution des produits végétaux, sont parfois utilisées des diffuseurs de produits chimiques dit kairomones de synthèse (surtout l’acétate d’éthyle) mais leur attraction est bien moindre.

AMM = Autorisation de mise sur le marché

SRAL = Service Régional de l'Alimentation en charge de la "Santé des végétaux", dépend de la DGAL (Direction générale de l'Alimentation) au Ministère de l'Agriculture.

 

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Risques de chute des palmiers, y compris des palmiers totems.

 

A la station Phoenix, nous suivons depuis 2008 le problème de la chute des palmiers1 plus particulièrement quand cette chute est à mettre en relation avec l’infestation par le CRP.

Le 13/09/13, j’écrivais à la DGAL, aux SRAL, aux FREDON et à de nombreuses municipalités :

« Les chûtes de palmiers se multiplient. Pour l’une d’elle en France et pour plusieurs en Espagne, résultant d’attaques de CRP, on est passé miraculeusement à côté du drame.

La probabilité d’un accident grave croît de jour en jour avec l’augmentation exponentielle de palmiers infestés résultant de l’inefficacité et de l’inapplicabilité des mesures adoptées pour contrôler le CRP. »

Nous avons établi assez vite que le risque de chute de spécimens de grande taille était différent entre palmiers des Canaries, palmiers dattiers avec rejets et palmiers dattiers sans rejet. Ce risque est à mettre en relations avec des modalités d’infestation distinctes entre ces différents palmiers que nous avons décrites dans l’article publié dans Phytoma France en novembre 2012.

Les grands dattiers sans rejet sont attaqués à partir de la frondaison mais, à la différence des palmiers des canaries, les larves en général passent assez vite dans le stipe. La détection de symptômes précoces d’infestation est donc très difficile, là encore à la différence des palmiers des canaries. Mais, le plus grave est que ce comportement des larves finit par entraîner la chute brutale des têtes de palmiers qui peuvent peser plusieurs centaines kilos. Suite à une telle chute, une personne assise sous un palmier dans un parc a été tuée à Catania (Italie) en octobre 2014.

A ces risques de chute, il faut maintenant en ajouter un autre qui devient de plus en préoccupant au fur et à mesure que le temps passe. L’étêtage ou l’assainissement raté de palmiers infestés (mais non ré-infestés car dans ce cas là il fallait les ré-assainir ou les étêter) ont conduit au maintien des stipes qui constituent ces fameux palmiers totems, témoins de nos jardins défigurés par le CRP.

Laisser ces totems en place n’est concevable que provisoirement dans le cadre d’une stratégie visant à éliminer au plus vite les foyers de CRP, en détruisant les tissus où se trouvent des larves ou des adultes (les œufs et larves présents dans ces tissus une fois réduits en morceaux et mis à sécher ne présentent aucun risque). Les stipes laissés en place ne présentent aucun risque phytosanitaire et doivent être traités comme des déchets verts normaux.

Il a fallu près de trois ans en France pour que nous obtenions que soit mis fin à l’abatage automatique des palmiers infestés ainsi qu’au transport et broyage inutiles et très couteux des stipes de palmiers. Cependant, il est bien évident que ces stipes ne peuvent rester en place très indéfiniment car le système racinaire et la base du stipe finissent par pourrir. Il faut donc par précaution les abattre dans les deux ou trois années qui suivent l’étêtage ou l’assainissement raté.

Plusieurs cas de chute de palmiers totems nous ont déjà été signalés

Par chance, ces chutes n’ont entraîné que des dégâts matériels.

L’abattage des totems, en les débitant ou non, suivi de leur éventuelle évacuation (rien n’interdit à un propriétaire de les garder sur place) doit être entrepris sans attendre. Cette opération devrait faire partie intégrante de l’organisation collective de la lutte contre le CRP au même titre que les assainissements ou les traitements préventifs. Elle bénéficierait ainsi des avantages déterminants d’une telle organisation : campagnes d’information, simplification des démarches et surtout réduction notables des coûts. Ce n’est qu’à cette condition que l’on peut espérer obtenir l’adhésion des propriétaires et réduire le risque d’une chute de totem aux conséquences dramatiques.

 

A Elche, le 14/12/16

1 De nombreux cas de chutes brutales de palmiers constatés ces dernières années particulièrement dans la région de Valencia en Espagne avaient pour origine le développement de caries et de nécroses dans le stipe. Des blessures d’injection trop nombreuses, de plus avec un produit comme le Revive, qui crée un effet phytotoxique autour du point d’injection, vont créer dans un certain nombre de palmiers le même type de développement. C’est une des raisons qui a conduit l’INRA, avec d’ailleurs l’approbation du scientifique de Syngenta compétent sur cette question, à recommander expressément de limiter à trois ans le recours à cette technique, particulièrement dans le cas de son application à grande échelle. Pour mémoire, son application à petite échelle est vouée à terme à l’échec car le jour où, par prudence, les injections devront être abandonnées, les palmiers seront attaqués par les CRP provenant des palmiers voisins non traités et dont la population loin de régresser n’aura fait qu’augmenter de manière exponentielle.

Premier cas d'infestation par le CRP découvert en Angleterre

Affligeante réaction après la découverte d’un palmier infesté en Angleterre voir article : une réaction totalement défaitiste comme si depuis quinze ans on était encore complètement démuni face à ce ravageur.

C’est même encore plus grave que cela puisque la seule proposition formulée, l’abattage systématique des palmiers infestés, est identique à celle adoptée par la plupart des services phytosanitaires européens pendant les premières années de l’infestation et qui a conduit, souvent malgré des dépenses considérables, à l’extension massive du ravageur.

Face aux espèces invasives, les autorités, souvent confortées par des chercheurs (voir Hoddle en 2011 en Californie après la découverte d’un charançon qui de plus s’est révélé ne pas être le CRP et qui a été finalement éradiqué en moins de deux ans) d’une part se montrent d’emblée défaitistes et d’autre part se gardent bien de relever les failles du contrôle ou de la réglementation phytosanitaires à l’origine de ces introductions. Comment est-il possible que les autorités phytosanitaires autorisent encore le commerce de palmiers ornementaux entre pays européens après la catastrophe majeure à laquelle ont conduit ces autorisations qui n’ont aucune valeur scientifique.

En employant la stratégie et la technique que nous défendons dans le cadre d’ARECAP, l’éradication rapide de ce nouveau foyer de CRP en Angleterre est tout à fait réaliste. Avec nos collègues des îles Canaries ou d’Oman, nous considérons qu’un nouveau foyer de CRP peut être éradiqué en moins de six mois. C’est d’ailleurs cela qui nous conduit à considérer que les quelques foyers qui subsisteront après la mise en œuvre de la stratégie de la dernière chance seront relativement facile à éliminer.

Michel Ferry